L’affaire du curé de Ginouillac tué d’un coup de pistolet.
(Telle que rapportée par les journalistes ayant assisté au procès)
Le 27 mai 1871 un coup de feu retentit à Ginouillac au pied des marches de la mairie. Celui qui tenait le pistolet est un jeune homme de 25 ans nommé Ernest Lapeyre, la victime Marc Barbance, curé de Ginouillac, âgé de 38 ans. Touché au front, il perd immédiatement connaissance et mourra 10 heures après, au presbytère de Ginouilllac, sans avoir pu prononcer un mot.
Ce fait divers marqua les esprits et son souvenir se perpétua jusqu'à nos jours dans la mémoire des anciens Ginouillacois souvent largement romancé.
Ce qui suit provient des comptes-rendus du procès parus dans les journaux de l'époque.
Du 23 au 26 août 1871, la cours d’assise de Cahors eut à juger cet homicide.
L’accusé est défendu par un célèbre avocat qui s’illustra dans de grands procès du XIXème siècle : Me Lachaud. La célébrité de l’avocat, autant que l’affaire, fait que la foule se presse au palais de justice pour assister au procès.
Lors de son interrogatoire l’accusé déclare se nommer Jean Alphonse Frédéric Ernest Lapeyre, être âgé de 25 ans et être journaliste à Clermont, avoir collaboré à « l’Indépendant du Centre » ainsi qu’a un journal littéraire de Bordeaux, avoir été clerc de notaire à Paris et fait partie d’une maison d’éducation à Marseille.
Afin de comprendre la querelle entre l’accusé et le curé, la Président rappelle les liens entre la famille Lapeyre et la famille de Linars de Ginouillac. L’accusé déclare : « Je vois avec peine qu’on mêle des questions d’intérêt à cette affaire, je suis complètement étranger à ces affaires d’intérêt. »
Voyons les liens entre ces deux familles. Remontons à Pierre-Joseph de Linars : c’est l’aîné des trois frères de Linars qui firent beaucoup parler d’eux pendant la Révolution. Pierre-Joseph de Linars eut plusieurs enfants dont Julie, Alphonse et Marie-Elisabeth. Les de Linars furent les derniers représentants de la noblesse à Ginouillac.
En 1820 Julie de Linars, alors âgée de 22 ans, accoucha hors mariage d’un enfant de père inconnu auquel elle donne le nom de Jacques Frédéric de Linars. Elle décède à Ginouillac en 1830 à l’âge de 33 ans avant le mariage de son fils.
En 1838, Alexandre Lapeyre, propriétaire à la Vergnole au Vigan et se faisant désormais appeler Lapeyre de Crussol, reconnaîtra cet enfant comme étant son fils. Frédéric de Linars portera désormais le nom de Frédéric Lapeyre de Crussol. Il devient inspecteur des contributions indirectes.
Il se mariera en 1845 à Hortense Mézy. De ce couple naîtra en 1846 un enfant, Ernest, l’accusé de ce procès. Frédéric Lapeyre n’a jamais été reconnu par sa mère Julie de Linars. En effet à cet époque il était nécessaire que la mère d’un enfant "naturel", bien que nommée sur l’acte de naissance, effectue un démarche de reconnaissance officielle de l’enfant. Cette démarche pouvait avoir lieu quelques jours ou plusieurs décennies après la naissance. Souvent la régularisation intervenait à l’occasion du mariage de l’enfant et permettait de légitimer la succession.
Alphonse de Linars, né en 1800, se marie une première fois avec Justine Boisset, veuf, il se remarie avec Célina Vieillescazes. Il n’aura pas d’enfant. Alphonse de Linars fut maire de Ginouillac entre 1865 et 1869.
Alphonse de Linars fera successivement deux testaments, il laisse 10 000 fr à sa femme ainsi que l’usufruit d’une maison et laisse le reste de ses biens à son neveu Frédéric Lapeyre.
Marc Barbance devient curé de Ginouillac en 1863, il entretient de bonnes relations avec le couple de Linars ainsi qu’avec le couple Lapeyre comme le montre l’importante correspondance entre eux.
En 1866 Frédéric Lapeyre écrit au curé : «Je remets à mon fils une feuille de papier timbré que m’avait demandé mon oncle, je vous serai très obligé de la lui faire tenir. Mon oncle est plus habile que moi en fait de rédaction de testaments, et ma présence serait tout à fait inutile. Je profiterai du premier moment de liberté pour aller remercier mon oncle et vous faire agréer à vous même, mon cher monsieur le curé, mes remerciements sincères pour vos bontés à mon égard et envers les miens. »
Finalement, Alphonse de Linars optera pour une donation entre vifs, peut-être pour éviter les contestations après son décès, Frédéric Lapeyre n’ayant jamais été reconnu par sa mère Julie de Linars.
D’ailleurs il semble que les enfants d’Antoine Cosse qui avait épousé Marie-Elisabeth de Linars, la sœur de Julie et Alphonse de Linars acceptaient mal les dispositions de leur oncle envers les Lapeyre. Et de son côté, Frédéric Lapeyre trouvait son oncle encore trop généreux avec les enfants Cosse et souhaitait que ses libéralités en leur faveur fussent réduites. En 1869, Il prie le curé d’en parler « Ils seraient ainsi suffisamment récompensés de leur conduite envers l’oncle et la tante. Je vous serai obligé d’en toucher un mot ; il est préférable que l’ouverture en soit faite par un autre que par moi. »
Alphonse de Linars décède le 17 juin 1870. La famille Lapeyre arrive à Ginouillac mais ne peut se loger dans la maison de Linars, les scellés ayant été apposés.
Les Lapeyre furent d’abord logés durant 28 jours au presbytère de Ginouillac par le curé Barbance. C’est au cours de cette période que les rapports entre les Lapeyre et le curé se sont envenimés. Les témoins ont déclaré que Frédéric Lapeyre avait suggéré que madame Célina de Linars renonce à l’usufruit de sa maison et demandé au curé de transmettre sa demande, le curé répondant qu’il n’accepterait jamais cette mission.
Les Lapeyre logèrent ensuite dans la maison de Linars.
Des rumeurs commencèrent à circuler à Ginouillac sur la nature des relations entre le curé et madame de Linars et sur l’objet de ses nombreuses visites.
Ernest Lapeyre, l’accusé, rentre à Clermont.
Quelques temps plus tard, Frédéric Lapeyre et sa femme, devant aussi quitter Ginouillac, se rendent au presbytère, peut-être pour régler leur dette concernant les frais engagés par le curé pour leur hébergement. Le curé accepte de recevoir Frédéric Lapeyre mais refuse de voir sa femme. Une querelle éclate et les Lapeyre s’en vont sans avoir réglé leur affaire. Madame Lapeyre dit alors qu’elle était résolue à faire partir le curé Barbance de Ginouillac.
Rentrés à Clermont les Lapeyre continuent de correspondre avec madame de Linars. Un jour que Lapeyre père était absent de chez lui, c’est l’accusé Ernest Lapeyre qui répondit, le 1er novembre 1870, à une lettre de madame de Linars. Dans cette réponse il traite le curé de goujat et de gredin, il indique qu’il usera de ses relations et fera une pétition « que toute la commune, sauf quelques individus, signera » pour faire chasser le curé de la commune.
En avril 1871, le curé écrit aux Lapeyre demandant le paiement de ce qui lui était dû, lettre restée sans réponse. Les Lapeyre étant arrivés à Ginouillac, le curé fait envoyer un billet d’invitation à Frédéric Lapeyre pour comparaître devant le juge de paix de Labastide-Murat. Il ne comparut point. M. Barbance voulu alors le faire régulièrement assigner, mais le juge de paix de Labastide lui offrit d’essayer de régler cette affaire.
Un témoin déclare que, 15 jours avant le crime, l’accusé Ernest Lapeyre l’a pris à partie en lui disant « Vous avez insulté mon père et ma mère et peu s’en faut que je ne vous envoie mon pied au derrière …Vous êtes quelques-uns, avec le curé, qui êtes le scandale de la commune ». Ernest Lapeyre faisait allusions aux âpres luttes politiques locales auxquelles le curé Barbance s’était mêlé. Pourtant son père, Frédéric Lapeyre, avait encouragé le curé dans ces luttes dans le but de faire conserver à Alphonse de Linars la mairie de Ginouillac que l’autorité administrative songeait à lui enlever pour cause d’incapacité et auquel il espérait succéder car il avait le projet de se retirer à Ginouillac. Peut-être Frédéric Lapeyre craignait-il que la famille Cosse qui cherchait à faire annuler la donation puisse trouver dans cette révocation la preuve de la faiblesse intellectuelle de monsieur de Linars.
Le maire de Ginouillac, Antoine Pouzalgues, qui avait succédé à Alphonse de Linars, reconnu au procès qu’il avait envoyé un rapport à l’évêque de Cahors pour éloigner le curé Barbance de la commune. Interrogé sur le caractère du curé il répond qu’il était violent et d’un esprit dominateur.
Un témoin, madame Maniol, dit que le curé lui avait fait dresser pour plus de 100 fr. de procès verbaux et faisait tout pour lui faire fermer son auberge.
Un autre témoin, madame Petit, elle même brouillée avec le curé, rapporte que madame Lapeyre lui a raconté que le curé Barbance lui avait posé au confessionnal des questions très indiscrètes et qu’un jour il avait même passé sa main sous sa robe alors qu’elle avait à côté d’elle sa petite nièce.
Le 27 mai 1871, le juge de paix Guitard qui s’était transporté à Ginouillac, réunit à la mairie le curé Barbance et les Lapeyre père et fils. La mairie n’occupe qu’une seule pièce de la maison Coldefy, les autres pièces servaient en ce moment d’habitation à la famille Lapeyre. Dès que le juge de paix eut exposé l’objet de la contestation des injures réciproques furent proférées. Le magistrat fit alors sortir de la salle Ernest Lapeyre qui manifestait trop d’emportement, celui-ci resta à la porte pour écouter ce qui allait se dire. Barbance et Lapeyre père avait une vive discussion et se menaçait réciproquement de la lecture de lettres en leur possession. À un moment on en vint à parler de madame Lapeyre, le curé faisait allusion à ses antécédents : « Faites les connaître ! » disait Lapeyre, « Je les ferais connaître en temps utile » répondait le curé.
Au bout d’un quart d’heure, la conciliation étant impossible, tous sortirent de la mairie. Ernest Lapeyre et le curé s’invectivèrent : « Ma mère n’est pas une honnête femme ? Expliquez-vous donc !» dit Lapeyre. « Je n’ai pas de compte à vous rendre, vous êtes un insolent. »répondit le M.Barbance. Le curé descendit l’escalier, Guitard, le père et le fils Lapeyre restèrent sur la terrasse. Le juge Guitard dit avoir entendu ces mots d’Ernest Lapeyre : « Tu mériterais bien que je te brûle la cervelle ! ». Le curé se retourna avec un air de défi, le coup partit, le curé tomba.
On chercha à savoir si Ernest Lapeyre était allé chercher le pistolet alors qu’il écoutait à la porte de la mairie. De la déposition du maire on put conclure qu’Ernest Lapeyre l’avait déjà dans sa poche. Ernest Lapeyre avait pris ce pistolet la veille à l’occasion d’un voyage à Gramat avec son père et l’arme, dit-il, était restée dans son vêtement depuis lors.
Interrogé sur les circonstances qui ont amené le coup de feu, Ernest Lapeyre déclara avoir été rendu fou par les injures du curé à l’égard de mère, il a, par un mouvement indépendant de sa volonté, déchargé le pistolet qu’il avait pris dans la poche de son vêtement, et que l’arme avait fait feu par suite probablement de la pression exercée sur son bras par la main du juge de paix Guitard qui s’interposait. Il déclara n’avoir jamais eu l’intention de tuer le curé.
Bien que le juge de paix ne se rappelait pas avoir exercé la moindre pression, d’autres témoins déposèrent en ce sens.
Le juge de paix, le maire et d’autres témoins affirmèrent qu’après le coup de feu, il ont vu l’accusé complètement égaré : « Quel malheur !, quel malheur ! » s’écriait-il, « Mais monsieur le curé n’est pas mort ? ». Puis ils ont vu l’accusé à genoux près du curé ,lui prodiguant des soins, lavant la plaie, se roulant par terre et criant: « Mais il n’est pas mort !, ce n’est pas possible ! ». Quant à Lapeyre père, il pria le juge de paix de prendre toutes les armes qui se trouvaient dans la mairie car il craignait que son fils ne se suicidât.
Delorme, gardien chef des prisons de Gourdon, fut appelé à donner son avis sur l’arme utilisée, il déclara que la détente en était très sensible, que la balle recueillie par le docteur chargée de l’autopsie était bien plus petite que le calibre du canon et qu’à un mètre vingt on ne pouvant pas atteindre le but en visant. Les jurés demandèrent à examiner l’arme et confirmèrent la sensibilité de la détente.
La défense s’attacha à démontrer que la volonté de l’accusé n’avait été pour rien dans le meurtre du curé Barbance.
Le jury convaincu a rapporté un verdict négatif sur toutes les questions et la cour a prononcé l’acquittement de l’accusé !
On retrouve Ernest Lapeyre en 1872, l’année suivant l’acquittement, étudiant en droit à Paris. Plus tard il sera conseiller de préfecture en Dordogne puis dans le Pas-de-Calais. En 1900 il sera nommé sous-préfet de Lombez dans le Gers. En 1906 il devient conseiller de préfecture des Bouches du Rhône jusqu’à sa retraite en 1909. Il meurt à Marseille le 12 janvier 1912.
En 1892 il publira un livre « Les insurrections du Lot en 1790 » où il décrit le rôle de Joseph et Jean de Linars, deux frères de son arrière-grand-père, dans les insurrections du district de Gourdon en 1790.
Ses parents, Frédéric Lapeyre et Hortense Mézy, passèrent une partie de leur retraite à Ginouillac. Frédéric Lapeyre mourra en 1896, âgé de 76 ans, près de son fils Ernest, à Arras.
B.P.