Les lettres de Martin Vaillagou
à son fils Maurice.

En 1998, Jean-Pierre Guéno, écrivain et historien lance un appel sur toutes les ondes de Radio France dont il était alors le directeur des éditions, afin de collecter les lettres écrites par les soldats de la Grande Guerre.
Plus de huit mille documents lui parviendront. Il en tirera deux ouvrages : « Paroles de Poilus » et « Mon Papa en guerre » qui eurent un grand succès en librairie.
Parmi les lettres qui retiendront son attention figurent celles écrites par un soldat né à Ginouillac : Martin Vaillagou qui parle de l’horreur de la guerre et prône la fraternité. Ces lettres remplies d'humanisme de Martin Vaillagou à son fils ont été lues lors de nombreuses cérémonies du 11 novembre un peu partout. Elles ont également été utilisées dans des manuels scolaires. On en trouvera avec la transcription plus bas.
 

Martin Vaillagou.
(Crédit : Thierry DELBARRE)

I - La famille Vaillagou dans la tourmente de la « Grande Guerre »

Guillaume Vaillagou, surnommé Lo Rei ( le roi ) était un esprit aventureux. Contre rémunération il remplaça un conscrit ( à l’époque les recrues étaient tirées au sort mais avaient la possibilité de payer un remplaçant) et participa à la guerre du Mexique ( 1861-1867 ) sous Napoléon III.
À son retour du Mexique, il s’installa à Monet ( Ginouillac ) et épousa Pauline Vaillagou de Saint-Projet.

De ce mariage naquit, au village de Monet, Martin Vaillagou, le 28 juillet 1875.

Outre Martin, Guillaume et Pauline Vaillagou eurent pour enfants :

- Anne, née le 21 mai 1871, décédée le 17 octobre 1871
- Barthélemy, né le 23 août 1872, décédé le 10 août 1874
- Jean-Pierre, né le 15 août 1877
- Jean-Émile, né le 23 septembre 1879
- Constance, née le 22 septembre 1881
- Élie, né le 29 août 1887
- Antonin, né le 26 octobre 1891.

Lorsque la guerre éclate en 1914, plusieurs enfants de Guillaume et Pauline Vaillagou ont déjà émigré en région parisienne.
Guillaume Vaillagou, décède à Monet le 15 février 1915 à l’âge de 76 ans, quelques mois avant la mort de ses fils Martin et Jean-Émile et deux ans avant celle d’Antonin.
 

Guillaume et Pauline Vaillagou devant leur maison, aujourd'hui disparue, à Monet.
(Crédit : Cristina Diaz Vaillagou)

- Martin ayant effectué son service militaire entre novembre 1896 et novembre 1899 se marie le quatre août 1900 à Ginouillac avec Virginie Bonnet du village de Lavayssière, fille de Michel Bonnet, métayer, et de Rosalie Grangié. Martin et Virginie s’installent à Malakoff au sud de Paris. Martin y fonde, aidé de ses frères, une florissante entreprise de maçonnerie. Ils auront un premier enfant, Camille né le 22 juillet 1902, qui ne vivra que 23 jours.
Suivront: Maurice né le 5 septembre 1903 et
Raymond né le 14 février 1909.

Martin était un admirateur de Jaurès et poète à ses heures

Lors de la déclaration de guerre il avait 39 ans.
Versé au 247e RI comme son frère Jean-Émile, c'est au Bois des Bouleaux, dans le secteur de Souain (51), que Martin Vaillagou trouve la mort, la nuit du 24 au 25 août 1915 en même temps que 15 autres hommes.

Extrait du Journal des marches et opérations (JMO) du 247e RI :

« 24 août.
… Il faut construire dans la nuit 530 mètres de tranchée à la lisière du bois des Bouleaux, à 110 mètres environ de la tranchée de 1ère ligne de Maison Rouge. Le 6e Bataillon, renforcé par les travailleurs du 5e Bataillon part avec 150 hommes par compagnie. Cent vingt hommes supplémentaires sont demandés du 5e Bataillon et 70 au 271e pour creuser des sapes conduisant à la nouvelle tranchée.
Les travailleurs sont couverts par 3 sections du 271e (19e Cie) et deux mitrailleuses du 247e.
Le mouvement commence à 9 heures du soir, sous un feu violent de mitrailleuses. Malgré la violence du feu ennemi, le travail continue et à 2h30 la tranchée est terminée.
Pendant ce travail, le commandant Cano a été tué et 15 sous-officiers, caporaux et soldats...
25 août.
Le régiment bivouaque dans les environs de la voie romaine, sous petite tente (individuelle : barré).
Dans la journée, quelques unes des victimes de la nuit précédente sont retirées de la plaine et enterrées à Maison Forestière... »

En 1922, le corps de Martin sera rapatrié de Souain, où il avait été enterré derrière la Maison Forestière en 1915 et inhumé à Malakoff.

Le nom de Martin Vaillagou figure sur le monument aux morts de Ginouillac ainsi que sur celui de Malakoff.

Pendant plus d'un an, Martin avait échangé des lettres avec Virginie et avec Maurice, qui lui écrivait très souvent. Le cérémonial était toujours le même... La mère et le fils écrivaient à Martin sur une grande feuille blanche pliée en deux en lui laissant de la place pour qu'il puisse répondre sur le même support... le plus souvent en corrigeant les fautes d'orthographe et de syntaxe de Maurice, en le réprimant lorsque ses résultats scolaires n'étaient pas satisfaisants.
Après la mort de Martin, en pleine guerre, Virginie se retrouva dans l'impossibilité de faire tourner la petite entreprise familiale. Deux autres frères de Martin étaient morts à leur tour, un au combat, l'autre d'une gangrène consécutive à une mauvaise blessure de guerre. La maison familiale était en ruine. Virginie fut obligée de travailler dans une usine d'armement à Sèvres, tandis que son fils aîné travaillait dans une entreprise de produits chimiques.
Maurice mourut d'une leucémie foudroyante en janvier 1918 : il avait quatorze ans. Virginie continua à élever son second fils et se lança elle-même dans la construction d'une nouvelle maison dont elle assembla les briques de ses mains, en 1919. Au terme de ses études, Raymond Vaillagou, celui qui ne sut écrire qu'après la mort de son père, devint ébéniste d'art, il revint souvent en vacances à Ginouillac.
Virgine est décédée le 15 mars 1958 à Malakoff.

- Jean-Pierre s’installe à Paris puis à Vanves, il est maçon. Il épouse, le six décembre 1900 à Paris, Fany Kremesky, cuisinière, née à Brive- la-Gaillarde qui décédera le 14 août 1901. Il épouse en seconde noce, le huit décembre 1903 à Paris, Marie Bouzou, cuisinière elle aussi, originaire de Saint-Projet (46).
Mobilisé en août 1914, il est versé au 247e RI, puis passé au 294e RI en 1916 et au 5e R. du génie en 1917. Blessé et gazé, il se retire en 1919 à Choisy-le -Roi où il décède le 5 juin 1934 à l’âge de 56 ans.

- Jean-Émile (selon l’état civil ou couramment Émile), se marie à Ginouillac le six juin 1906 avec Maria Planiol du village de Gamothe où il est cultivateur. En 1913 le couple déménage et s’installe à Monet. Mobilisé en août 1914, Jean-Émile est versé au 247e RI comme ses frères Martin et Jean-Pierre C’est d’ailleurs lui qui reconnaîtra le corps de Martin le 25 août 1915. Il sera finalement «mort pour la France, tué à l’ennemi» le 25 septembre 1915 à Souain (51) au Bois Sabot.
Après la guerre, sa veuve Maria et ses enfants, Berthe, Paule et Albert surnommé Louis, vivront à Monet avec sa belle-mère Pauline veuve elle aussi.
Son nom figure sur le monument aux morts de Ginouillac.

- Constance devient infirmière, elle se marie à Paris le 2 avril 1912 avec un employé du métropolitain né à Ginouillac au village de Monet : Joseph Aussel. Syndicaliste et militante politique. En 1914 elle part avec les taxis de la Marne en tant qu’aide soignante, puis durant la guerre elle fait la réception de tous les soldats qui venaient du front et arrivaient l’hôpital Trousseau de Paris. Elle est décédée à Choisy-le-Roi le 30 décembre 1981.

- Élie contracte lors de son service militaire en 1908 une ostéoarthrite tuberculeuse et doit être amputé de la jambe gauche. Réformé en 1910, il devient également maçon et s’installe à Malakoff comme son frère Martin. Il épouse à Paris, le 2 septembre 1913, Philomène Le Hénaff une infirmière originaire de Plounevez- Moëdec (22). Élie décédera à Paris le 12 août 1932.

- Antonin aussi maçon, se marie le 14 avril 1917 à Choisy-le-Roi avec Suzanne Prugnot, couturière, née à Paris. Il est appelé au service militaire en octobre 1912. En 1913 il est envoyé au Maroc occidental alors en guerre et en août 1914 il est rapatrié pour aller au front contre l’Allemagne. À la suite d’une blessure le vingt-six septembre 1914 à Chaulnes par une balle de shrapnel à la fesse gauche, il sera évacué et souffrira d’une hémiplégie crurale. Réformé en 1915, il mourra à Paris le huit juillet 1917, semble-t il d’une gangrène successive à sa blessure. Il n'a pas pour autant la mention "Mort pour la France".
Son nom figure sur le monument aux morts de Ginouillac.

II - Lettres de Martin Vaillagou et de son fils Maurice. 
Tirées de « Mon Papa en guerre » de Jean-Pierre Guéno et Jérôme Pecnard aux éditions Les arènes.

Suippe (Marne),le 26 août 1914.
Vaillagou Martin à ses deux fils Maurice et Raymond

Mes chers petits,
Du champ de dévastation où nous sommes, je vous envoie ce bout de papier avec quelques lignes que vous ne pouvez encore comprendre. Lorsque je serai revenu, je vous en expliquerai la signification. Mais si le hasard voulait que nous ne puissions les voir ensemble, vous conserverez ce bout de papier comme une précieuse relique; vous obéirez et vous soulagerez de tous vos efforts votre maman pour qu’elle puisse vous élever et vous instruire jusqu’à ce vous puissiez vous instruire vous-même, pour comprendre de que j’écris sur ce bout de papier. Vous travaillerez toujours à faire l'impossible pour maintenir la paix et éviter à tout prix cette horrible chose qu'est la guerre. Ah ! la guerre quelle horreur !.. villages incendiés, animaux périssant dans les flammes. Êtres humains déchiquetés par la mitraille ;Tout cela est horrible. Jusqu'à présent les hommes n’ont appris qu'à détruire ce qu'ils avaient créé et à se déchirer mutuellement. Travaillez, vous, mes enfants avec acharnement à créer la prospérité et la fraternité de l’univers. Je compte sur vous et vous dis au revoir probablement sans tarder.
Votre père qui du front de bataille vous embrasse avec effusion.
Vaillagou Martin soldat au 131e territorial 5e compagnie.

Voici pour Maurice. (réponse à sa lettre)

Je vais exaucer les vœux de Maurice dans la mesure du possible. D'abord pour les lignes de combat, je vais tracer un plan au dos de cette feuille, que tu pourras suivre et expliquer à maman à moins que maman comprenne mieux que Maurice. Pour les balles allemandes, je pourrai le faire. J'en apporterai quand je reviendrai. Pour le casque de Prussien, cela n'est pas sûr. Ce n'est pas maintenant le moment d'aller les décoiffer. Il fait trop froid, ils pourraient attraper la grippe. Et puis mon pauvre Maurice, il faut réfléchir que les Prussiens sont comme nous. Il y à des papas qui sont à la guerre et des petits enfants comme toi qui sont avec leur maman. Vois-tu qu'un garçon prussien écrive à son père la même chose que toi et qu'il lui demande un képi de Français, et si ce papa Prussien rapportait un képi de Français à son petit garçon et que ce képi fut celui de ton papa? Qu'est-ce que tu en penses?

Tu conserveras ma lettre et tu la liras plus tard quand tu seras grand. Tu comprendras mieux. À la place du casque de prussien, je vais t'envoyer à toi, à Raymond, maman peut les recevoir aussi, des petites fleurs de primevères que les petits enfants (garçons et filles) du pays où je suis cueillaient autrefois et qui faisaient leur joie, et que moi, le grand enfant, j'ai cueilli cette année dans leur jardin pour te les envoyer. (Je ne les vole pas, elles se perdraient tout de même). Je vous les envoie pour que vous pensiez un peu à leur malheur de n’être plus dans leur maison.Je vois, je mets même mes ustensiles de cuisine sur un petit dodo de ces petits enfants. Il y en a là deux, même que je ne peux voir sans penser à vous et les larmes aux yeux, me dire que vous êtes tout de même heureux par rapport aux autres…

Malakoff, le 23 juin 1915.
Cher Petit Papa,
Hier, je t'ai envoyé une carte pour ce dire que j’étais reçu à l'écrit. Je l 'ai gardée jusqu’à l'examen oral. Et j’ai mis sur ta carte que je j’étais reçu à ce nouveau examen. Je vais te raconter comment j'ai passé l’oral et l'écrit. Arrivé à Vanves à huit heures. On me donna un numéro que je vais mettre de ma lettre. En entrant dans la salle on me plaça.Une maîtresse nous donna une dictée qui avait pour entête la franchise. La franchise est la première qualité de l’homme. Cette dictée n'était pas trop difficile. On me fit faire le calcul après la dictée terminée. Les deux problèmes étaient des problèmes de partage proportionnel. J’eus une heure pour faire mon calcul. Après dix heures je fis la rédaction. Je t’écris l’entête « vous avez certainement vu une de scène de la guerre actuelle. Décrivez la. Dites pourquoi cette scène à tant retenu votre attention. J’ai mis que le Lusitania avait été coulé par les sous-marins allemands. Les questions d’histoire et de géographie étaient fort simples. L'après-midi j'ai passé l’oral. On m'a fait faire une lecture expliquée et on m'a fait réciter l'une des fables que j'avais copiées sur mon cahier et j'ai été reçu. Ma tante va m'acheter une montre, Je t'annonce cette bonne nouvelle parce que je sais que tu recevras ma lettre tu seras en joie.je termine ma lettre en t'embrassant.
Maurice.

Maurice,je m'aperçois que tu es trop en joie. Car cela te fait oublier de corriger tes fautes que tu à faites sur le présent écrit, et de mettre des phrases et des mots qui n'ont aucun sens, Il est presque probable que si tu avais fait une dictée de cette façon, tes points auraient été réduits. Enfin oui je suis content que tu sois reçu et pour l'instant je t’en remercie bien.
Mais n'oublie pas que même reçu, il y a encore à travailler. Il faut que tu gagnes aussi le mien certificat et tu ne l'auras que lorsque tu me feras une dictée comme ta présente lettre sans faute avec le style convenable Je sais que cela viendra en devenant grand et en t'appliquant à bien travailler.
Toujours en bonne santé, je vous dis au revoir à tous et vous envoie mes plus doux baisers.
Martin.

Samedi 5 mai 1915.
Mes Chéris,
C’est hier soir que j'ai reçu la présente que je vous renvoie avec les observations à Maurice. Elle est arrivée pour assister au feu d'artifice habituel. Notre secteur a été déporté un peu plus à droite de l’ancien mais il ne vaut pas guère plus cher. C’est partout la même rengaine. Ah! Ce qu'il faut en faire des tours pour sauver notre misérable carcasse. Ce ne serait pourtant pas le moment d'y rester maintenant après avoir eu tant de mal. Mais pour en échapper, faut se débattre comme des diables dans un bénitier. Et je me demande quand est-ce que cette vermine-là va nous débarrasser. On dit toujours qu'ils n'ont plus de munitions, plus de vivres et cependant ils restent toujours là. On en tue des milles et des millions: bah! Il y en à toujours. C’est à ne plus rien y comprendre; je crois qu'ils font comme les mouches que nous avons dans les tranchées: on en tue mille aujourd’hui; demain il y en à des millions... faut croire que la fabrique à gosses sait bien fonctionner dans ce patelin-là, Enfin, avec ça nous voilà toujours là en bonne santé heureusement. J'ai reçu une lettre de Constance1 hier également me disant qu'ils vont bien aussi. Sur ce, je vous dis au revoir et recevez mes plus doux baisers.
Martin.

Dimanche 9 mai 1915.
Maurice, de si loin je ne peux être juge, c’est-à-dire voir ce que tu fais à l’école. Mais selon ce que me dit Maman, ce n'est pas du tout ce que tu m'as écrit. Comment? Tu prétends passer l'examen pour le certificat d’études le mois prochain et tu as des notes à faire honte à un âne! Voyons, le mois dernier: orthographe 0,5; observations du maître: très turbulent; ne pense qu'à jouer ! Cela n'est pas permis à ton âge et surtout dans les circonstances actuelles. Et je me verrai forcé de t'appliquer la phrase de Charlemagne que tu as vue dans l’histoire de la France. Si tu ne répares pas promptement ta négligence, tu t'attireras de ma part une nouvelle punition. Ici, nous sommes toujours au milieu du danger et il ne faut qu'une seconde pour effacer notre vie, donc les enfants ayant encore besoin de soutien, faut que tu prennes toutes les précautions pour conserver ce soutien en cas de besoin.

B.P.